Barbara, dont les traits tirés rappellent vaguement la possibilité lointaine d’une séduction à jamais fanée, nous vient d’une ancienne province française, glacée et connement perdue - comme les autres d’ailleurs - par l’étourderie d’un roi qui s’empiffrait, pitoyablement shakespearien et dont on parle encore inutilement. Barbara donc, déteste tout, tous, et toutes : notre école d’abord «où les secrétaires font la loi », avec ces profs qui ne lui accordent pas l’intérêt qu’ils lui doivent, les Français ensuite, « qui nous ont laissé tombés », peut-être autant sinon plus que les Britanniques qu’elle se verrait bien écorcher vifs, les Américains, les Chinois, les Turkmènes qui n’y sont pour rien, les Toungouses qui emmerdent le monde, et les Esquimaux qui lui bouffent ce qui lui reste de poissons carrés. Barbara est petite, sensible, irritable, rêche, harassée, nerveuse, contrariée, méchamment intuitive, criarde, fripée, agitée, et revêche telle une huitre. Elle est, à elle seule, un vadémécum de la ménopause, une fiche de révision sur le retour d’âge pour un examen de gynéco.
Lorsque Barbara me regarde elle garde les yeux fixés dans les miens ; elle me donne le sentiment de vouloir s’accaparer mon esprit et avec sa prononciation qui impose des sous-titres, pose beaucoup trop de questions : quelle bribe de phrase, quel relief de ma pensée, quelle remarque incidente pourra-elle bien réutiliser à mon insu pour la prochaine évaluation dans deux heures ?… Converser avec elle, un café à la main, c’est avoir le sentiment qu’elle vous fait les poches ! Elle illustre en cela caricaturalement cette méprisable caractéristique des managers à la tête creuse, voleurs d’idées et grand faiseur de moulinets devant leur n+1 (on doit bien dire comme ça, non ?).
Nous nous voyons évidemment tous les jours. Chassé au long des semaines de tous les groupes dans lesquels elle s’insinue, se disputant avec
chacun, on lui a susurré à l’oreille que je cherchais à étoffer le groupe que j’ai formé au vague motif de réaliser un business plan : « on a real project, to give you the taste of
entrepreneurship ». J’en reparlerai
. Et sur lequel elle a dit-elle, une vague compétence. A chaque conversation elle arrive à placer tel un jingle radio qu’elle est lawyer. Car à
l’école, si nous jouons, c’est pour presque de vrai. C’est à ce propos que j’apprendrais, plus tard qu’elle est en outre, une menteuse invétérée. Nul ne
semble douter que nos business plans, nos business models et autres proto-conneries s’ancreront dans la réalité et feront de nous les nouveaux Rockefeller de la Planète Bleue. Moi j’en doute,
mais vu le nombre de faiseurs qui s’auto proclament entrepreneurs dans cette école de l’argent facile, profs comme élèves, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond. Bref, Barbara se
rapproche de moi afin d’intégrer ce dernier groupe susceptible de l’intégrer : je suis son radeau de la Méduse, et effectivement elle se révèlera une véritable méduse : à l’occasion d’une
discussion sur les structures juridiques possibles à envisager pour “réaliser” notre porjet, elle s’emballe et méchamment nous la ramène avec son mensonge de lawyer. Il ne m’en fallait pas
plus. Enervé par cette harpie, je lui hurle son fait, ce qui a un effet assez thérapeutique, et la voilà elle s’enflamme comme de l’étoupe. Ce fut une expérience incroyable. En l’espace d’une
seconde, elle est devenue folle, strictement folle, folle furieuse. Je viens de poser le doigt sur la blessure originelle, et la regardant dans sa folie de harpie je vois d’un coup
le visage du diable. L’affaire est assez grave. Je tiens à faire un peu de publicité autour de ce qui vient de se passer pour liquider le passif. Ce que je
ne sais pas à ce moment, c’est que cela c’est déjà produit dans les autres groupes précisément. Des plaintes ont eu lieu. Or, lassé d’en entendre parler, elle se fera convoquer par le patron et
menacer d’être foutue à la porte comme une vulgaire chambrière, métier dans lequel elle aurait tout aussi bien pu sévir. Se faire menacer d’être foutu dehors d’un MBA. et à son âge, il faut le
faire !! Hélas, le patron étant un homme, certes d’une grande intelligence mais à mon sens extrêmement faible avec les femmes, comme nombre d’hommes peuvent l’être, ses menaces
s’évanouiront dans l’éther.